Comment faire l’élevage de larves de mouches soldat noires à grande échelle?

Depuis mes premiers billets concernant l’entomophagie et l’élevage domestique de la mouche soldat noire (Fiche d’élevage et Alimentation), la majorité des questions qui m’ont été posées concernait la production d’insectes à l’échelle commerciale.

Le problème avec la production commerciale d’insectes, est qu’elle est récente, et que les producteurs désirent généralement conserver leurs secrets de production. Pourtant, pour que les insectes soient considérés comme de aliments crédibles (pour les animaux d’élevage ou les humains), qu’ils soient connus, perçus comme une production sérieuse, et qu’ils soient consommés en quantité suffisante pour permettre aux entreprises d’être viables, la coopération entre producteurs est probablement la clé.

L’institut de recherche Sandec Aquatic Research, basé à Eawag en Suisse l’a compris et a publié un guide détaillé sur la valorisation de déchets organiques grâce aux larves de mouches soldat noires à l’échelle commerciale(1). Bien que l’accent soit mis sur la valorisation de déchets à grande échelle, on peut s’en inspirer pour optimiser la production des larves de mouches soldat noires.

Voici un résumé en français du processus proposé dans le guide rédigé en anglais (la consultation du guide est tout de même conseillée en raison des photos, des indications techniques, des schémas et des nombreux détails et conseils qui y figurent) :

Unité de valorisation des résidus organiques

Les résidus organiques composés de fruits et de légumes sont d’abord transférés d’un marché public jusqu’à l’unité de valorisation des résidus. Ils y sont broyés, puis égouttés dans de grands tissus de coton afin qu’ils deviennent un milieu de vie attrayant pour les larves.

Les résidus organiques sont ensuite placés dans des contenants peu profonds (5 kg de résidus par contenant sur 5 cm d’épaisseur) et des larves de cinq jours y sont ajoutées (10 000 larves par contenant). Le cinquième jour suivant l’ajout des larves, 5 kg de résidus sont à nouveau ajoutés dans les contenants, le huitième jour aussi, puis les larves sont récoltées le douzième jours. Au total, 15 kg de résidus auront été valorisés dans chaque contenant.

Les contenants de résidus organiques et de larves peuvent être empilés, mais l’air doit pouvoir circuler entre les contenant. Les auteurs ont utilisés un système de palettes pour entreposer les contenants en hauteur. Une palette pouvait loger six contenants en superficie, et sept étages de contenants espacés d’environ 10 cm.

À la fin des 12 jours, la récolte des larves, c’est-à-dire la séparation des larves et des résidus, est effectuée par tamisage. En transvidant chaque contenant sur un tamis, les larves demeurent sur le tamis tandis que les résidus tombent entre ses mailles. Les tamis  (mailles de 3 à 5 mm) peuvent être stables, être agités à la main, ou être agités automatiquement. Plus les tamis sont agités rapidement, plus les mailles peuvent être larges car les larves peuvent difficilement ramper pour s’y glisser. Le tamis doit être installé en angle pour que les larves puissent glisser vers le contenant prévu pour les recevoir du côté le plus bas. Dans le cas où les résidus seraient trop liquides et contiendraient de gros morceaux de résidus non-consommés, le contenant peut être transvidé sur un tamis plat stable, et les larves vont ramper et tomber entre les mailles du tamis pour échapper à la lumière, tandis que les gros morceaux de résidus vont demeurer sur le tamis. Les larves qui flotteront dans le liquide du contenant sous le tamis seront faciles à recueillir avec une petite puisette à mailles fines.

Les larves récoltées sont ensuite rincées puis transférées dans du matériel absorbant et sec (fibre de coco ou ripe de bois). Les larves y demeurent durant 24 heures afin de se nettoyer en rampant dans le matériel, et de vider leur tube digestif. Pour éliminer les bactéries, on peut plonger les larves dans l’eau bouillante. Elles sont ensuite vendues séchées, ou en farine. Pour améliorer la conservation des larves, elles doivent atteindre un taux d’humidité de 10 %. On peut y mélanger différents types de grains pour composer une moulée appropriée aux animaux d’élevage qu’on vise. On peut aussi vendre les larves vivantes, majoritairement pour la nutrition des animaux domestiques.

Les résidus digérés restant suite à la récolte des larves peuvent être compostés pour obtenir un compost mature et stable. Ils peuvent aussi être utilisés pour l’élevage de vers de vermicompost.

Unité d’élevage des larves de mouches soldat noires

Pour élever les larves et obtenir la quantité nécessaire de larves de cinq jours pour valoriser les résidus organiques, il est nécessaire d’opérer une unité d’élevage de mouches soldat noires qui fourniront de nouvelles larves régulièrement.

Lorsque les larves de cinq jours sont prêtes à être transférées dans l’unité de valorisation des résidus organiques, un faible pourcentage (2-5 %) des larves sont conservées dans la pouponnière à l’unité d’élevage pour assurer le maintient de la population d’insectes. Après l’éclosion des œufs, les larves mettent environ deux semaines pour quitter le mélange nutritif et ramper à l’extérieur du contenant à la recherche d’un milieu plus sec. On place donc les contenants de larves et de mélange nutritif dans un plus grand contenant avec une fine couche de matériel sec et absorbant pour réceptionner les larves (fibre de coco ou ripe de bois).

Après ces deux semaines, les grands contenants sont remplis de compost mature légèrement humide (1/4 d’eau pour 3/4 de compost) pour permettre aux pré-pupes de s’enterrer pour la métamorphose. On transfert les contenants dans une cage de tissus noir qui laisse passer l’air. La métamorphose en mouches adultes a lieu entre deux et trois semaines plus tard. La cage noire doit être munie d’un manchon qui sera connecté avec un manchon équivalent sur la cage de copulation derrière laquelle une lumière sera allumée pour y attirer les mouches. Les mouches passeront d’elles-mêmes de la cage noire à la cage de copulation. Puisque les mouches n’émergeront pas toutes au même moment dans la cage noire, une cage de copulation peut être connectée à plusieurs cages noires de différentes dates afin de recueillir toutes les mouches prêtes à copuler. La cage de copulation suivante le sera aussi afin que les cages de copulation, créées tous les deux jours, contiennent environ la même densité de mouches, et des mouches du même âge. Il est important que l’âge des mouches dans une cage soit uniforme car elles seront prêtes à copuler et à pondre au même moment, ce qui permettra de recueillir des œufs prêts à éclore au même moment et de redémarrer le cycle avec des larves du même âge.

Concernant la cage de copulation, les auteurs conseillent d’utiliser une cage en filet anti-moustique bien tendu. Elle contient un mélange de matières organiques attractives pour la ponte sous un recouvrement ombragé, car la ponte est favorisée à l’ombre. Un plateau contenant un tissu mouillé est aussi déposé dans la cage pour que les mouches puissent s’hydrater. Le mélange de matières organiques attractives est composé de mouches mortes d’une ancienne cage de copulation, de résidus du mélange nutritif d’éclosion (décrit plus loin), d’un ancien mélange attractif et d’eau. Pour récolter facilement les œufs, de petites baguettes de bois sont attachées ensemble et placées au-dessus du mélange attractif. Un système similaire en plastique peut aussi remplacer les baguettes de bois pour réduire les risques de moisissures.

Après six jours de copulation, les languettes contenant les œufs sont retirées de la cage et sont transférées dans la pouponnière. Une portion du mélange attractif de la cage de copulation et une portion des mouches mortes sont conservées pour concocter le mélange attractif de la prochaine cage de copulation.

Dans la pouponnière, les languettes d’œufs récoltées le jour-même sont placées au-dessus d’un contenant de mélange nutritif d’éclosion pour accueillir les nouvelles larves, au sommet d’une étagère. Les œufs récoltés le jour suivant seront placés au-dessus d’un autre contenant. Cette méthode permet d’obtenir des larves du même âge et de la même grosseur. La mélange nutritif d’éclosion est composé de 30 % de moulée pour poulets d’élevage et 70 % d’eau. On sépare ensuite le mélange dans des contenants et on recouvre le mélange de fibre de coco (0,5 à 1,0 cm d’épaisseur) pour éviter qu’il ne s’assèche. À chaque jour, le contenant est descendu d’un étage dans l’étagère où les languettes d’œufs sont situées au sommet. Le contenant du jour est donc directement sous les œufs, le contenant de la veille est un étage plus bas, le contenant de l’avant-veille un autre étage plus bas, et le contenant de larves de cinq jours est au bas de l’étagère, prêt à être transféré à l’unité de valorisation des résidus organiques.

Avant de transférer les larves dans les contenants de résidus organiques, on doit compter les larves pour en mettre la bonne quantité dans chaque contenant et qu’elles reçoivent la bonne quantité de résidus. Pour compter les larves d’un contenant, on tamise le mélange à l’aide d’un tamis (mailles de 1 mm) pour que le mélange nutritif glisse entre les mailles mais que les larves demeurent sur le tamis. On dépose ensuite les larves et les gros résidus qui sont restés dans un contenant vide. En frappant doucement le contenant contre le mur, les résidus grossiers remontent à la surface et on les retire avec une cuillère. 2 g de larves sont recueillis, pesés sur une balance et comptés. Toutes les larves du contenant sont ensuite pesées afin d’extrapoler la quantité de larves présentes dans le contenant. On peut maintenant diviser les larves pour les transférer dans les contenants de résidus organiques à valoriser au taux de 10 000 larves par contenant où un total de 15 kg de résidus sera valorisé en 12 jours.

En conclusion, la clé de l’élevage de larves de mouches soldat noires à grande échelle réside dans l’organisation du processus pour regrouper des individus du même âge à chaque étape. Cela permet de traiter de la même manière tous les individus d’une unité de production à chaque étape de l’élevage, et de récolter la totalité des larves au moment où elles atteignent leur qualité optimale (i.e. avant leur sortie autonome des contenants).

 

Références

(1) Dortmans B.M.A., et al. (2017) Black Soldier Fly Biowaste Processing – A Step-by-Step Guide. Eawag: Swiss Federal Institute of Aquatic Science and Technology, Dübendorf, Switzerland. http://www.eawag.ch/fileadmin/Domain1/Abteilungen/sandec/publikationen/SWM/BSF/BSF_Biowaste_Processing_HR.pdf

En format vidéo : https://youtu.be/videoseries?list=LLiz9i53p6JPx_FpTjFM2M5Q

 

Pour plus d’informations sur le cycle vital de la mouche soldat noire, son alimentation et ses préférences en termes de conditions environnementales, consultez les billet Fiche d’élevage : Mouche soldat noire et Alimentation de la mouche soldat noire.

Crédit photo à la une : Brian Gratwicke/Flickr

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2 commentaires Ajoutez le vôtre

  1. Jissé dit :

    Waouw !!!

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    1. Je suis d’accord! le guide est vraiment bien fait et détaillé

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